Longtemps réservée aux grands laboratoires et aux programmes publics, la fusion nucléaire attire désormais de plus en plus d’entreprises et d’investisseurs privés en Europe. Cette technologie, qui cherche à reproduire sur Terre la réaction qui fait fonctionner le Soleil, est encore loin d’être prête pour une utilisation commerciale, mais les investissements accélèrent.
En 2026, les investissements privés mondiaux dans la fusion ont atteint un niveau record. Selon la Fusion Industry Association, près de 4,5 milliards de dollars ont été investis dans le secteur sur la dernière année étudiée.
Pourquoi la fusion revient-elle autant sur le devant de la scène ?
Pendant longtemps, la fusion nucléaire a été considérée comme une technologie très prometteuse, mais extrêmement coûteuse et difficile à mettre au point.
Le principe semble pourtant simple sur le papier. Il consiste à faire fusionner des noyaux légers, généralement des formes de l’hydrogène, à des températures extrêmement élevées. Cette réaction libère une grande quantité d’énergie.
Le problème est de parvenir à maintenir ce plasma extrêmement chaud, à contrôler la réaction et à construire une installation capable de fonctionner suffisamment longtemps pour produire de l’électricité de manière utile.
Pendant des décennies, ces difficultés ont limité la fusion aux laboratoires et aux grands programmes internationaux.
Aujourd’hui, les progrès scientifiques, les nouvelles technologies de calcul, les aimants plus puissants et l’arrivée d’entreprises privées changent progressivement la situation.
L’Europe veut désormais jouer un rôle important
L’Europe possède déjà une expérience considérable dans ce domaine grâce à des décennies de recherche et notamment au projet ITER, construit dans le sud de la France.
Mais une nouvelle étape est en train de se dessiner. Des entreprises privées cherchent désormais à transformer les connaissances accumulées dans les laboratoires en machines capables, à terme, de produire de l’électricité.
L’Allemagne occupe une place importante dans ce mouvement. Plusieurs entreprises y développent différentes approches de la fusion, tandis que le gouvernement allemand cherche à renforcer cette filière.
Le projet est suffisamment important pour attirer des investisseurs venus de secteurs très différents, notamment l’énergie et la technologie.
Une start-up allemande vient de lever 411 millions d’euros
L’un des exemples les plus spectaculaires est celui de Proxima Fusion, une entreprise installée à Munich et issue de travaux du Max Planck Institute for Plasma Physics.
En juillet 2026, Proxima Fusion a annoncé une levée de fonds de 411 millions d’euros. L’opération a fait entrer notamment Google et le groupe énergétique allemand RWE parmi ses investisseurs stratégiques. La société a alors été valorisée à environ 2,4 milliards d’euros.
L’argent doit notamment servir à développer Alpha, un démonstrateur de fusion basé sur une technologie appelée stellarator.
Ce financement est particulièrement important car il montre que certains investisseurs sont désormais prêts à engager des sommes considérables avant même qu’une centrale commerciale existe.
Le stellarator, une technologie différente des réacteurs classiques
Proxima Fusion travaille sur le principe du stellarator. Cette technologie utilise de puissants aimants pour maintenir le plasma chaud à l’intérieur d’une chambre.
Le principe est différent de celui des tokamaks, une autre grande famille de machines utilisées dans la recherche sur la fusion.
Le stellarator présente notamment l’intérêt de pouvoir fonctionner de manière continue en théorie, alors que certains tokamaks fonctionnent par impulsions. Mais cela ne signifie pas que la technologie est déjà prête pour produire de l’électricité à grande échelle.
Les ingénieurs doivent encore résoudre de nombreux problèmes avant qu’une centrale commerciale puisse fonctionner de manière fiable.
Pourquoi Google s’intéresse-t-il à la fusion ?
L’arrivée de Google dans le financement de Proxima Fusion est particulièrement révélatrice.
Les entreprises technologiques ont besoin de quantités toujours plus importantes d’électricité pour leurs centres de données et leurs infrastructures informatiques. Le développement rapide de l’intelligence artificielle augmente également la demande d’électricité.
La fusion est donc étudiée comme une possible source d’énergie abondante à long terme. Elle pourrait théoriquement produire beaucoup d’énergie sans brûler de charbon, de pétrole ou de gaz.
Mais il faut rester prudent : aucune centrale de fusion commerciale ne fournit actuellement de l’électricité au réseau à grande échelle. Les avantages futurs de cette technologie restent donc à démontrer.
RWE veut aussi préparer l’avenir
Le groupe énergétique allemand RWE a également investi dans Proxima Fusion. L’entreprise a par ailleurs signé un accord pour travailler avec la start-up sur un futur projet de centrale à fusion utilisant la technologie stellarator sur le site de Gundremmingen, en Bavière.
Le site est particulièrement symbolique puisqu’il abritait auparavant une centrale nucléaire à fission.
L’idée serait donc de réutiliser à terme une partie d’une infrastructure nucléaire existante pour une technologie nucléaire complètement différente.
RWE a investi 25 millions d’euros dans le tour de financement de Proxima.
Une autre entreprise allemande mise sur la fusion par laser
L’Europe ne mise pas uniquement sur les aimants.
En Allemagne, l’entreprise Focused Energy travaille sur une autre approche : la fusion par laser. Son projet doit être installé sur le site de l’ancienne centrale nucléaire de Biblis, dans le Land de Hesse.
L’entreprise a déjà levé 210 millions d’euros et prévoit de développer un prototype de réacteur à fusion utilisant des lasers. Le projet bénéficie également du soutien du groupe énergétique RWE.
En septembre 2026, le projet de Biblis était présenté comme une future installation pilote capable, selon ses promoteurs, de viser près d’un gigawatt de puissance électrique. Mais de nombreux problèmes techniques restent encore à résoudre avant qu’un tel objectif puisse être atteint.
Des milliards sont désormais engagés dans la filière
Le changement est visible à l’échelle mondiale. Selon la Fusion Industry Association, les entreprises privées de fusion ont attiré près de 4,5 milliards de dollars d’investissements sur la dernière année étudiée, un record pour le secteur. Les investissements privés cumulés ont atteint plus de 14 milliards de dollars à la mi-2026.
| Élément | Situation récente |
|---|---|
| Investissements privés annuels dans la fusion | Près de 4,5 milliards de dollars |
| Investissements privés cumulés | Plus de 14 milliards de dollars |
| Proxima Fusion | 411 millions d’euros levés en 2026 |
| Valorisation de Proxima | Environ 2,4 milliards d’euros |
| Principaux investisseurs de Proxima | Google, RWE et fonds privés |
| Commercialisation | Encore au stade du développement |
Ces chiffres ne signifient toutefois pas que la fusion est devenue rentable ou disponible. Ils montrent surtout que les investisseurs sont désormais prêts à prendre davantage de risques sur cette technologie.
Pourquoi cette technologie reste très difficile
Malgré l’argent investi, la fusion est encore confrontée à des problèmes majeurs.
Le plasma doit atteindre des températures extrêmement élevées. Les matériaux qui entourent la zone de réaction doivent résister à des conditions très difficiles. Il faut également gérer le combustible, maintenir la réaction et récupérer efficacement l’énergie produite.
Un autre défi consiste à passer d’une expérience scientifique à une véritable centrale électrique. Une machine capable de produire brièvement une réaction de fusion n’est pas forcément capable de fournir de l’électricité en continu à des millions de foyers.
Des experts rappellent d’ailleurs que la fusion reste une technologie non démontrée à l’échelle commerciale et que les coûts futurs sont encore difficiles à déterminer.
La France reste un acteur majeur
L’intérêt actuel de l’Europe pour la fusion ne commence pas avec les start-up.
La France accueille à Cadarache, dans les Bouches-du-Rhône, le projet ITER. Cette immense installation internationale doit permettre d’étudier la fusion dans des conditions proches de celles nécessaires à une future centrale.
L’Union européenne joue un rôle central dans ITER. Le Parlement européen indiquait que la contribution européenne au projet représentait plusieurs milliards d’euros et que l’objectif à long terme était notamment de préparer les futures installations de démonstration.
La différence aujourd’hui est que les entreprises privées cherchent à accélérer le passage de la recherche vers des projets industriels.
Une nouvelle course mondiale commence
Les États-Unis, la Chine et plusieurs pays européens développent désormais leurs propres programmes et entreprises de fusion.
Pour l’Europe, l’enjeu n’est pas seulement de produire de l’électricité à l’avenir. Il s’agit également de maîtriser les machines, les matériaux, les aimants, les lasers et les composants nécessaires à cette industrie.
Proxima Fusion cherche par exemple à développer une chaîne de production européenne pour certains composants essentiels. En septembre 2026, l’entreprise a annoncé un projet d’installation en Basse-Saxe consacré à la production de rubans supraconducteurs utilisés dans les aimants de fusion.
Cette volonté de produire localement les composants pourrait devenir un enjeu important si la fusion entre réellement dans une phase industrielle.
Pourquoi parle-t-on maintenant d’un possible changement ?
La différence avec les décennies précédentes tient surtout à la combinaison de plusieurs facteurs.
Les recherches publiques ont permis d’accumuler énormément de connaissances. Dans le même temps, certaines technologies utilisées dans les aimants, les lasers, les matériaux et le calcul ont progressé.
Les investisseurs privés acceptent également davantage de financer des projets très longs et très risqués. Les besoins futurs en électricité renforcent enfin l’intérêt pour toutes les technologies capables, en théorie, de fournir beaucoup d’énergie.
Cela ne garantit pas la réussite de la fusion. Mais cela explique pourquoi une technologie autrefois considérée comme trop lointaine et trop chère attire maintenant des investissements de plusieurs centaines de millions, voire de plusieurs milliards de dollars.
Une promesse encore à vérifier
La fusion nucléaire pourrait un jour devenir une source importante d’électricité. Elle pourrait alors offrir une production abondante et sans combustion de combustibles fossiles.
Mais cette possibilité reste encore théorique à l’échelle commerciale. Aucun projet actuel n’a démontré qu’une centrale de fusion pouvait produire durablement de l’électricité de manière compétitive.
Les investissements actuels servent donc avant tout à franchir les dernières grandes étapes techniques.
La prudence reste d’autant plus importante que certaines entreprises annoncent des calendriers très ambitieux pour leurs futurs réacteurs. Des spécialistes soulignent que plusieurs problèmes fondamentaux doivent encore être résolus avant une véritable commercialisation.
Ce qu’il faut retenir
La fusion nucléaire est en train de changer de statut. Longtemps perçue comme une technologie extrêmement difficile et coûteuse, elle attire désormais des investisseurs privés, des groupes énergétiques et des entreprises technologiques.
En Europe, le mouvement est particulièrement visible en Allemagne, où Proxima Fusion a levé 411 millions d’euros avec le soutien notamment de Google et de RWE. D’autres projets, comme celui de Focused Energy à Biblis, explorent la fusion par laser.
Mais il ne faut pas confondre investissements massifs et technologie déjà disponible. La fusion commerciale reste encore à démontrer. Les prochaines années seront donc essentielles : elles devront montrer si ces milliards permettront réellement de passer des expériences de laboratoire à des centrales capables de produire de l’électricité de façon fiable et durable.